Bouillie bordelaise : la recette et comment bien l’utiliser au jardin
Redécouverte par les jardiniers amateurs, la bouillie bordelaise séduit autant qu'elle interroge. Recette traditionnelle, dosage précis, période idéale d'application : voici tout ce qu'il faut savoir pour tirer parti de ce fongicide centenaire sans nuire à vos plantations.
Découvrez la recette de la bouillie bordelaise et les bons gestes pour l'utiliser efficacement au jardin, sans risquer d'abîmer vos plantes.
La bouillie bordelaise fait partie de ces remèdes anciens qui reviennent en force dans les jardins. Ce mélange bleu caractéristique, que les générations précédentes utilisaient sans hésiter, suscite aujourd’hui autant d’enthousiasme que de questions. Les maladies cryptogamiques peuvent ravager un jardin en quelques jours : les tomates paraissent en pleine santé, puis des taches brunes apparaissent soudainement. Les rosiers développent des dépôts étranges, les arbres fruitiers perdent leurs feuilles avant l’heure, et les pieds de vigne semblent malades du jour au lendemain.
C’est précisément pour faire face à ces situations que la bouillie bordelaise connaît un regain d’intérêt chez les jardiniers amateurs. Mais son efficacité dépend entièrement d’une utilisation correcte — mal dosée ou appliquée au mauvais moment, elle peut endommager les plantes qu’elle est censée protéger.
Qu’est-ce que la bouillie bordelaise ?
La bouillie bordelaise est l’un des fongicides les plus anciens du monde. Elle a été mise au point au XIXe siècle dans le vignoble bordelais, lorsque les vignerons cherchaient désespérément à lutter contre le mildiou. Son invention est souvent attribuée au botaniste Alexis Millardet, qui observa que les vignes bordant les routes — aspergées d’un mélange bleu pour décourager les chapardeurs — résistaient mieux à la maladie.

Elle ne contient que deux ingrédients principaux :
- Le sulfate de cuivre (vitriol bleu)
- La chaux éteinte
La chaux joue un rôle essentiel : elle neutralise l’agressivité du cuivre pour éviter de brûler les végétaux, et améliore l’adhérence du mélange sur les feuilles et les rameaux. Le cuivre, quant à lui, agit contre de nombreux champignons en bloquant la germination de leurs spores.
Contre quelles maladies la bouillie bordelaise est-elle efficace ?
Par temps humide, beaucoup de jardiniers l’utilisent en traitement préventif pour protéger les plantes sensibles. Voici ses principales applications :
- Mildiou sur tomates et pommes de terre
- Tavelure sur pommiers et poiriers
- Rouilles cryptogamiques
- Moniliose
- Cloque du pêcher
- Oïdium
- Maladies des taches foliaires
- Maladies fongiques sur vigne
La bouillie bordelaise est particulièrement prisée dans les vergers. Les jardiniers expérimentés se souviennent encore du « traitement bleu » pratiqué par leurs parents ou grands-parents, surtout dans les régions viticoles comme le Bordelais, la Bourgogne ou la Champagne.

Comment agit-elle concrètement ?
Beaucoup de jardiniers savent que la bouillie bordelaise lutte contre les champignons, mais peu connaissent son mécanisme d’action précis.
Il s’agit d’un fongicide de contact : il ne pénètre pas dans la plante, mais forme un film protecteur en surface sur les feuilles, les rameaux et les jeunes pousses. Une fois séché, ce film libère progressivement des ions cuivre au contact de l’humidité — pluie, rosée ou air chargé d’eau.
Ces ions cuivre agissent directement sur les agents pathogènes :
- Ils endommagent les membranes cellulaires des champignons.
- Ils bloquent des enzymes essentielles à leur développement.
- Les spores fongiques ne peuvent plus germer.
L’avantage majeur est la durée de protection : les composés cuivriques se dissolvent lentement, ce qui signifie qu’une averse ne suffit pas à éliminer totalement le traitement. Cela dit, après des pluies prolongées ou une croissance végétale rapide, un nouveau traitement peut s’avérer nécessaire.

Le cuivre : des avantages, mais aussi des risques
Malgré son ancienneté et son efficacité reconnue, la bouillie bordelaise est aujourd’hui au cœur d’un débat légitime. La raison : le cuivre est un métal lourd. Utilisé régulièrement sur plusieurs années, il peut s’accumuler dans les sols et poser de sérieux problèmes environnementaux.
Un excès de cuivre dans le sol peut :
- Perturber la vie microbienne du sol (vers de terre, champignons mycorhiziens…)
- Interférer avec l’absorption d’autres nutriments par les plantes
- Provoquer des chloroses sur certaines espèces sensibles
- Dégrader durablement la qualité des sols
En France, comme dans l’ensemble de l’Union européenne, l’utilisation des produits phytosanitaires à base de cuivre est strictement encadrée. L’UE autorise actuellement une dose maximale moyenne de 4 kg de cuivre par hectare et par an, calculée sur une période de sept ans. En agriculture biologique, le cuivre reste toléré en quantités limitées, notamment parce qu’il n’existe pas encore d’alternative aussi fiable contre le mildiou.
En pratique, selon les spécialistes, cette limite n’est pas toujours respectée — surtout lors des années particulièrement pluvieuses, où les autres traitements s’avèrent insuffisants. Par ailleurs, les analyses de sol pour contrôler les teneurs en cuivre ne sont pas encore obligatoires en agriculture biologique, ce qui signifie que certaines parcelles pourraient être plus chargées qu’on ne le croit.
Des produits à base de cuivre sous d’autres formes restent disponibles en jardinerie :
- Hydroxyde de cuivre
- Oxychlorure de cuivre
- Autres formulations cupriques
C’est pourquoi les experts recommandent aujourd’hui un usage raisonné et ciblé de la bouillie bordelaise — uniquement lorsque le risque fongique est réel et avéré.
Quand appliquer la bouillie bordelaise ?
Le choix du moment est déterminant pour l’efficacité du traitement.
Le printemps : le moment clé
Le traitement le plus important s’effectue tôt dans la saison, avant le débourrement des bourgeons. C’est à ce stade que les spores hivernantes présentes sur l’écorce et les rameaux peuvent être combattues le plus efficacement. On utilise alors une solution concentrée à 3 %.
Cette application concerne notamment :
- Les pommiers
- Les poiriers
- Les pruniers
- Les cerisiers
- Les pieds de vigne
- Les arbustes à petits fruits
Attention : dès l’apparition des premières feuilles, il ne faut plus utiliser cette concentration élevée.
En période de végétation : prudence et dosage réduit
Au printemps tardif et en été, on réduit sensiblement la concentration. Une solution à 1 % maximum est recommandée pour éviter de brûler les feuilles tendres.
Par temps chaud, ne jamais traiter en plein soleil. Les moments idéaux sont :
- Tôt le matin
- Les jours sans pluie prévue
- Par temps calme, sans vent
- En début de soirée, à la fraîche
Les arbres à noyaux — cerisiers, pêchers, abricotiers — sont particulièrement sensibles au cuivre. La retenue s’impose donc doublement pour ces espèces.
Préparer la bouillie bordelaise soi-même
Des produits prêts à l’emploi existent en jardinerie, mais de nombreux jardiniers préfèrent préparer leur bouillie bordelaise maison. C’est une tradition bien ancrée, notamment dans les régions viticoles françaises.
Il vous faut :
- Du sulfate de cuivre
- De la chaux éteinte
- De l’eau
- Deux récipients en plastique ou en verre
Important : n’utilisez jamais de récipients en métal.
Recette pour une bouillie bordelaise à 1 %
Pour la version estivale classique, il vous faut :
- 100 g de sulfate de cuivre
- 100 à 150 g de chaux éteinte
- 10 litres d’eau
Procédé :
- Dissoudre le sulfate de cuivre dans de l’eau tiède.
- Dans un second récipient, délayer la chaux dans de l’eau pour obtenir un lait de chaux.
- Diluer séparément les deux liquides.
- Verser ensuite lentement la solution de cuivre dans le lait de chaux — jamais l’inverse.
Le mélange obtenu doit avoir une belle couleur bleu ciel.
Une astuce de vieux jardinier : plonger un clou propre dans la bouillie. Si un dépôt rougeâtre apparaît sur le métal, la solution est encore trop acide — il faut ajouter de la chaux.
Recette pour une bouillie bordelaise à 3 %
Cette version plus concentrée est réservée aux traitements de début de printemps ou d’automne, après la chute des feuilles.
Il vous faut :
- 300 g de sulfate de cuivre
- 300 à 400 g de chaux éteinte
- 10 litres d’eau
Cette solution concentrée ne doit être utilisée que sur des végétaux en dormance, avant le débourrement ou après la défoliation.

Comment appliquer la bouillie bordelaise selon les plantes ?
Les arbres à noyaux
Cerisiers, pruniers, abricotiers et pêchers sont sensibles aux maladies fongiques, mais aussi au cuivre lui-même. Le respect du calendrier est donc essentiel.
Avant le débourrement, une application unique à 3 % est recommandée. Durant la végétation, 2 à 3 traitements à 1 % — voire 0,75 % — suffisent généralement.
La quantité de bouillie varie selon l’âge de l’arbre :
- Jeune arbre : environ 2 litres de solution
- Arbre adulte : jusqu’à 10 litres
Pommiers, poiriers et cognassiers
La bouillie bordelaise est très utilisée sur ces espèces contre la tavelure et les maladies foliaires. Au début du printemps, 1 à 2 applications à 3 % sont pratiquées, puis on passe à une solution à 1 % pendant la saison de croissance.
Les volumes restent similaires :
- Environ 2 litres par jeune arbre
- Jusqu’à 10 litres par arbre adulte
À noter : six applications maximum par saison sont recommandées. Les arboriculteurs expérimentés, notamment dans les vergers traditionnels normands ou alsaciens, pratiquent parfois le « traitement bleu » seulement tous les trois ans sur des arbres vigoureux et en bonne santé.
Arbres et arbustes d’ornement
Les plantes ornementales sont traitées selon le même principe. Comme elles ne sont pas destinées à la consommation, un traitement d’automne plus concentré à 3 % peut être appliqué après la chute des feuilles.
Petits fruits et arbustes à baies
Groseilliers, framboisiers, groseilliers à maquereau et même fraisiers sont souvent traités au début du printemps avec une solution à 3 %.
Cela aide notamment contre :
- Les maladies des taches foliaires
- Les attaques fongiques
- Les rouilles
Durant la végétation, on n’utilise plus qu’une solution à 1 %, avec trois applications maximum par saison. Compter environ 1,5 litre de bouillie pour 10 m² de plantation.
La vigne
Dans le vignoble français, la bouillie bordelaise est un classique incontournable contre le mildiou. Au printemps, un traitement à 3 % est courant, à raison d’environ 1,5 litre pour 10 m² de vigne.
En pleine saison de croissance, beaucoup de viticulteurs préfèrent cependant des solutions alternatives sans cuivre : un excès de cuivre peut fragiliser les jeunes pousses et affecter la qualité des raisins.
Tomates et légumes
Les tomates font l’objet de traitements préventifs contre le mildiou, aussi bien sous serre qu’en plein air. On utilise une solution à 1 %, à raison de 1,5 à 2 litres pour 10 m² de plantation, avec jusqu’à quatre traitements par saison.
Concombres, melons et pastèques
Les concombres peuvent également être traités avec une solution à 1 %, à la même dose (1,5 à 2 litres pour 10 m²), avec trois applications maximum par saison. Pour les melons et pastèques, environ 1 litre pour 10 m² suffit généralement.
Pommes de terre
Très exposées au mildiou, les pommes de terre peuvent nécessiter des traitements répétés à 1 % durant la végétation, à raison d’environ 1 litre pour 10 m². Dans les cas sévères, jusqu’à 14 applications par saison peuvent être pratiquées — un chiffre qui illustre bien la pression fongique dans les années humides.
Betterave rouge
La betterave est traitée contre la cercosporiose, le mildiou et les rouilles, avec une solution à 1 % et trois applications maximum par saison, à raison d’environ 1 litre pour 10 m².
Les erreurs les plus courantes
La plupart des problèmes ne viennent pas du produit lui-même, mais d’une mauvaise utilisation. Les erreurs fréquentes sont :
- Des concentrations trop élevées
- Un traitement en plein soleil ou par forte chaleur
- Des applications trop fréquentes
- Un traitement pendant la floraison
- Un mauvais dosage du mélange
Autre point important : la bouillie bordelaise se conserve très mal. Elle doit être utilisée fraîchement préparée, idéalement dans les heures qui suivent sa confection.
La bouillie bordelaise est-elle encore d’actualité ?
Le débat est vif dans les cercles de jardiniers et chez les agronomes. D’un côté, c’est un produit éprouvé, fiable, et ancré dans la tradition agricole française. De l’autre, la volonté de réduire les apports en cuivre dans les sols est de plus en plus forte.
Les experts s’accordent aujourd’hui sur quelques principes de bon sens :
- N’utiliser la bouillie bordelaise qu’en cas de risque réel, pas en traitement de routine
- Maintenir les plantes en bonne santé pour réduire leur vulnérabilité
- Soigner l’hygiène du jardin (ramassage des feuilles malades, taille aérante…)
- Favoriser des variétés résistantes aux maladies
Des plantes bien nourries, correctement taillées et installées au bon endroit ont besoin de beaucoup moins de traitements que des sujets affaiblis.
La bouillie bordelaise reste un grand classique du jardin à la française — mais comme tout outil, elle mérite d’être utilisée avec discernement.
Bien dosée et appliquée au bon moment, la bouillie bordelaise permet de réduire efficacement de nombreuses maladies fongiques au jardin. Mais le principe reste le même qu’en cuisine : moins, c’est souvent mieux. La vraie base d’un jardin résistant, c’est la santé des plantes, une bonne circulation de l’air et un emplacement adapté.